Rock Review #1 : In Utero (Nirvana)

Dans l’histoire de la musique, il y a les albums légendaires et d’autres, pourtant au moins aussi bons, qui ne passent pas à la postérité.  C’est le cas du fameux « In Utero », sorti il y a tout juste 27 ans et qui annonçait la fin imminente d’une des météorites musicales les plus incroyables de l’épopée du rock : Nirvana.

En passant : si vous n’avez jamais entendu parler de ce groupe, c’est que vous avez besoin d’une greffe urgente de culture populaire. Allez donc au bout de cette review!

Kurt Cobain (Chant/Guitare), Dave Grohl (Batterie) et Krist Novoselic (Basse) en 1991 sur une des photographies figurant à l’intérieur du livret de l’album « Nevermind ». @ Crédits Photo : DGC

Pour les autres, Nirvana, ça vous dit forcément quelque chose. C’est ce fameux groupe qui a changé à tout jamais le visage du rock (et de la musique pop plus largement) avec le classique « Nevermind » sorti fin 1991. Cet album avait fait passer ce trio punk originaire de Seattle du statut de petit groupe prometteur à celui de nouveaux Beatles en l’espace de quelques semaines. Il faut dire que Cobain, leader emblématique du groupe, avait trouvé la formule magique : des mélodies pop teintées de distorsion et des couplets calmes qui tranchent avec des refrains déchaînés. Le rock « alternatif » entrait dans son âge d’or.

OEUVRE OU ERSATZ ?

Au moment précis où le trio commence à parler de l’enregistrement de leur futur opus, ils sont en tournée depuis plusieurs mois et la fatigue, couplée à l’attention médiatique permanente, dévore le groupe. Il faut dire que Cobain fréquente depuis quelque mois la chanteuse et comédienne Courtney Love, plus connue pour ses frasques que pour ses projets artistiques. Nous sommes alors en mai 1992 et malgré les ventes sensationnelles de « Nevermind » (on parle de plus de 5 millions de copies vendues, un chiffre inconcevable pour notre industrie musicale contemporaine), des tensions naissent au sein du groupe à cause de la mainmise de Cobain sur la quasi-intégralité des droits d’auteurs. Ambiance…

Et ce qu’avait bien compris Cobain, c’est que le public attendait un « Nevermind » bis et que son label, DGC (David Geffen Company) allait également pousser dans ce sens : on ne vend pas des millions de copies sans susciter une certaine attente mercantile. La méfiance de DGC est justifiée : le chanteur est devenu une véritable icône et supporte mal la pression liée à sa célébrité; il est devenu un best-seller, le porte parole de la génération X, le parfait cliché de la rockstar au psychisme instable.

Nirvana interprétant « Rape Me » sur la scène du Pier 48 à Seattle, le 13 Décembre 1993. @ Crédits Vidéo : MTV

Quelques chansons du futur album sont déjà écrites et jouées en live sous des formes provisoires depuis plusieurs années comme les fameuses « Pennyroyal Tea » (qui aurait dû figurer sur « Nevermind ») ou « Rape Me ». Les autres sont écrites et composées par le leader de Nirvana durant le mois de juin à l’exception de « Scentless Apprentice » fruit d’une collaboration du trio et composée en grande partie par Dave Grohl, le batteur du groupe.

LE PRODUCTEUR REBELLE ET UN RETOUR AUX SOURCES

Steve Albini, producteur adulé de Cobain pour son travail sur l’album « Surfer Rosa » des Pixies (et qui contient le fameux « Where is my Mind ? ») est choisi pour produire l’album. Ce dernier traîne déjà une certaine réputation dans le monde du business musical, ce qui n’est pas pour déplaire au trio mais inquiète encore plus le label, et pour cause : il refuse d’influencer l’artiste avec lequel il collabore et cherche simplement à capter l’authenticité de l’œuvre qu’il enregistre afin d’en restituer sa vérité brute. Un virage à 180° tant on sait combien Butch Vig a pesé dans les choix artistiques de « Nevermind ». Dernière inquiétude pour DGC : Albini refuse les visites pendant les séances de travail et ne souhaite pas que le label dispose de son classique droit de regard sur le travail en cours. Explosif !

Il faut dire que le groupe commence à se lasser de ses propres tubes pop/rock qui passent en boucle sur les chaînes musicales et les ondes radios. Tous les soirs, un public impatient leur réclame le riff de « Smells Like Teen Spirit », le hit planétaire que tout le monde aime et connaît, bien sûr. Le groupe arrive à un tel point de saturation que certains soirs ils stoppent le morceau au bout de quelques secondes avant d’annoncer à une audience médusée : « On ne la jouera pas ce soir ». Le retour à des sonorités plus punk, plus lourdes, est le leitmotiv qui revient lorsque le groupe évoque la teinte qu’il souhaite donner à son troisième album. Rétrospectivement, on peut l’interpréter comme une tentative désespérée du chanteur de reprendre son destin musical en main, à moins qu’il ne s’agisse simplement de détruire ce que « Nevermind » avait fait de sa vie.

Nirvana avant le succès mondial : un mélange brut de punk rock et de pop. @ Crédits Photo : Charles Peterson

Steve Albini donne donc rendez-vous à Nirvana en pleine forêt vierge, au studio Pachyderm de Cannon Falls dans le Minnesota, là même où il a enregistré un peu plus tôt dans l’année l’excellent album « Rid Of Me » de PJ Harvey. C’est le lieu idéal pour se concentrer sur le travail et éviter le parasitage d’éléments perturbateurs. Le groupe loue d’ailleurs le studio sous un faux nom afin d’éviter d’attirer l’attention des médias, et le travail commence presque dans la foulée. Il est déjà décidé depuis les premières tractations entre Cobain et Albini que le groupe enregistrera la plus grosse partie de ses chansons en prise directe et sans aucun effet. Le trio enregistre donc l’ossature des chansons de manière simultanée dans trois pièces séparées et des ajouts instrumentaux (comme les solos et les over dubs) sont ajoutées au besoin et surtout au compte goûte : pas question d’entasser 12 pistes de guitare par morceau, comme dans la production lissée et polie de Butch Vig sur « Nevermind ».

DES DOUTES QUI SE CONFIRMENT…

La neige de ce début d’année 1993 isole encore plus les musiciens, qui se noient littéralement dans le travail, à tel point que l’enregistrement de l’intégralité de l’album se déroule sur un peu moins d’une semaine. Le point d’orgue de l’enregistrement est une dernière journée démentielle qui voit Cobain enregistrer l’intégralité des voix en l’espace de 7 heures et globalement, cet enregistrement est une belle réussite. Le seul accroc notable intervient lors de la visite surprise de Courtney Love en fin de semaine. Ses critiques et son avis tranché sur la qualité du travail effectué mettent Cobain dans le doute et les trois autres dans une fureur noire : l’ambiance cordiale retrouvée pendant l’enregistrement a fait long feu. Après 5 jours de travail supplémentaire, le mixage est terminé et le groupe envoie les premières ébauches à son label. Et c’est là que les soucis commencent.

En résumé, les pires craintes du label se sont matérialisées dans cet album. Les représentants de DGC trouvent l’album « inaudible ». Ils considèrent que les paroles de Cobain ne sont pas à la hauteur et que l’enregistrement est un échec. Il est même envisagé un moment de faire réenregistrer la poule aux œufs d’or avec un producteur « maison ». Le groupe fait alors front aux côtés d’Albini et souhaite faire publier l’album tel quel, mais deux mois plus tard, Nirvana fait volteface et demande à ce dernier de bien vouloir retravailler le mixage. Albini refuse, certain que « In Utero » répond aux attentes initiales du groupe. Cobain, tiraillé entre son esthétique punk et son envie de plaire, fait finalement appel à Scott Litt pour retravailler l’album. Ce dernier est reconnu pour sa collaboration notable et récente avec le groupe R.E.M. sur son album « Automatic For The People ».

… ET DE TRÈS BONNES CRITIQUES

L’album sort le 13 Septembre 1993 en Grande-Bretagne et une semaine plus tard sur le continent américain, et les avis des critiques spécialisés sont plutôt bons. Le succès est moins probant que celui de « Nevermind », bien entendu, mais les puristes retrouvent la quintessence du son de Nirvana, ce qui ravi les fans de la première heure et n’empêche pas « In Utero » de se placer en tête des charts dans de nombreux pays.

Le groupe réagit aux critiques plutôt positives de passants ayant écouté « In Utero ». @ Crédits Vidéo : MTV

Si l’album ne se défait pas de la recette magique du « Verse-Chorus-Verse » et ne prend pas vraiment « Nevermind » à contre-pied, il complète cependant magnifiquement la trilogie initiée par l’étincelant « Bleach », sorti en 1989. À mon sens, « In Utero » est la symbiose parfaite entre la sincérité sonore du Nirvana originel et la puissance pop des mélodies composées par Cobain. Si je devais le classer, je dirais qu’il est le meilleur album de Nirvana. Il suffit de l’écouter pour s’en convaincre.

TRACKLIST

Toutes les chansons sont composées et écrites par Kurt Cobain, exceptée « Scentless Apprentice », composée et écrite par Kurt Cobain, Dave Grohl et Krist Novoselic.

  1. Serve The Servants (3:34)
  2. Scentless Apprentice (3:47)
  3. Heart-Shaped Box (4:39)
  4. Rape Me (2:50)
  5. Frances Farmer Will Have Her Revenge On Seattle (4:10)
  6. Dumb (2:29)
  7. Very Ape (1:55)
  8. Milk It (3:52)
  9. Pennyroyal Tea (3:36)
  10. Radio Friendly Unit Shifter (4:49)
  11. Tourette’s (1:33)
  12. All Apologies (3:50)
  13. Gallons Of Rubbing Alcohol Flow Through The Strip (7:25)
UN ALBUM EN FORME DE FIN D’HISTOIRE

L’album n’échappera pas aux traditionnelles polémiques que soulèvent parfois les albums rock touchant la culture mainstream. Ainsi, la chanson « Rape Me » sera visée par de nombreuses critiques émanant des mouvements féministes, ce qui toucha beaucoup Cobain, défenseur notoire de la cause (on repense notamment à ses critiques virulentes du machisme dans des chansons comme « Mr.Moustache » ou « Territorial Pissings »).

Kurt Cobain sur la scène du Terminal 1 de Munich, le 1er Mars 1994. Le dernier concert de Nirvana. @ Crédits Photo : Google Images

Ce que les vrais fans du groupe savent, mais que beaucoup ignorent, c’est que cet album devait initialement s’intituler « I Hate Myself and I Want to Die », réplique ironique du chanteur aux articles de la presse à scandale qui relataient alors avec passion les déboires de son couple avec la drogue et ses épisodes de dépression chronique. C’est Krist Novoselic, cofondateur de Nirvana, qui réussit à convaincre Cobain de réviser ses plans en invoquant les possibles vagues de suicide que pourraient engendrer ce genre de titre provocateur et les poursuites judiciaires qui pourraient en découler.

La suite ? Une tournée chaotique émaillée par quelques overdoses, mais aussi marquée par le recrutement de Pat Smear qui devient le 4ème membre de Nirvana. Le sublime et très poétique « MTV Unplugged In New York » est enregistré en Novembre 1993, entre les tournées américaines et européennes de « In Utero ». Le dernier show du groupe à lieu sur la scène du Terminal 1 (ça ne s’invente pas) de Munich le 1er Mars 1994. Une panne de courant interrompt même le concert pendant quelques minutes et Cobain se fait violence pour chanter jusqu’au bout : il trimballe une bronchite depuis quelques semaines et perd doucement sa voix au fil des chansons. Novoselic lance alors dans une boutade qui ressemblera plus tard à une prémonition digne de Nostradamus : « Nous sommes un groupe sur le déclin, le grunge est mort, Nirvana est fini ». Un mois plus tard, le 8 Avril 1994, le corps de la dernière grande star du rock est retrouvé dans son garage, une arme à feu posée le long de son corps. Il avait 27 ans, comme sa dernière œuvre.

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