L’écharpe du tonnerre*

J’avais 9 ans. C’était une journée d’octobre sombre et pluvieuse, de celles qui annoncent la triste fin du weekend et le retour aux pupitres dès le lendemain matin. Je revois encore ma grand-mère maternelle tricoter avec passion pendant que moi, amoureux de cyclisme et fan inconditionnel de l’équipe Festina, j’étais obnubilé par la télé du salon. Un français est en tête dans le groupe d’échappés. C’est Laurent Brochard, coureur que j’ai découvert quelques mois plus tôt lors du Championnat de France de cyclisme sur route à Montlhéry, près de chez moi.

À Saint-Sébastien (Espagne), Laurent Brochard remporte le titre mondial en 1997. @ Crédits Photo : Léquipe

Le français attaque sous la flamme rouge mais le néerlandais Van Bon ramène ses compagnons d’échappée dans la roue du français. Je trépigne. Je n’entends plus les bruits qui m’entourent et pédale en chœur avec mon champion. C’est inévitable, cela se jouera au sprint. Brochard n’est pas un finisseur mais mène grand train dans cette dernière et interminable ligne droite. Van Bon, encore lui, lance la bataille finale et envoie les watts. Le français saute dans la roue et fournit son effort plein centre. Je comprends que c’est gagné lorsque le néerlandais se rassoit. J’appelle mon père, coincé au travail, pour lui donner les résultats et lui annoncer que moi aussi, un jour, je porterai l’arc en ciel sur le dos.

NÉ UN 27 SEPTEMBRE

Nous voici, 23 ans plus tard, encore séparés par les choses de la vie : c’est moi qui travaille à l’autre bout du monde et c’est lui qui regarde, dans notre salon, le championnat du monde de cyclisme sur route.

L’édition 2020 ne déroge pas à la règle : une échappée matinale composée de coureurs de second plan est reprise aux deux tiers de la course par une équipe de France déchaînée. Quentin Pacher et Nans Peters déblaient le terrain pour leur leader, un effort collectif à 70 kilomètres du terme qui paraît un peu prématuré, d’autant plus que l’équipe de Belgique prend rapidement le relais et fait disparaître les bleus des radars. Les frissons, ce ne sera pas encore pour cette année, car le leader de l’équipe de France, Julian Alaphilippe, affiche le visage des mauvais jours. L’offensive solitaire à 40 kilomètres du terme de Tadej Pogacar, le vainqueur sortant du Tour de France, semble totalement folle mais force les belges à “s’employer”. La résistance du slovène est étonnante : il tient le peloton en respect pendant une dizaine de kilomètres, mais le dernier tour est là et le dénouement approche. Wout Van Aert semble impérial : celui qui brille sur tous les terrains ne laisse trahir aucune émotion. A contrario, notre Julian national grimace toujours dans la roue du leader belge. Je me prépare à partir au travail et regarde d’un œil distrait tant les chances paraissent minces.

LA DERNIÈRE BOUCLE

Des attaques éparses jalonnent ce dernier tour et sont tour à tour contrôlées par les belges mais aussi par les français Rudy Molard et Guillaume Martin. Ce dernier enclenche finalement la vitesse supérieure au pied de la dernière bosse. Cela ressemble à une offensive désespérée du joker des bleus, à moins qu’il ne prépare finalement le terrain pour une attaque de son leader… La dernière bosse et le train d’enfer mené par les plus forts font la sélection et Alaphilippe est toujours là, avec les autres favoris annoncés : Fuglsang, Kwiatkowski, Roglic et bien sûr, Van Aert. Le belge parait littéralement imbattable, il répond à chaque petite accélération avec facilité et sans décoller les fesses de sa selle.

L’envol de Julian Alaphilippe vers le titre mondial. @ Crédits Photo : AFP

Subitement, la foudre s’abat dans les derniers hectomètres de l’ultime difficulté du jour. Elle porte un maillot bleu-blanc-rouge et laisse tout le monde sur place. Van Aert, l’invincible, reste scotché au bitume à l’instar des autres puncheurs du groupe de tête. Le rictus des mauvais jours du leader de l’équipe de France laisse place à un visage empreint d’une rage de vaincre hors du commun. Je me lève et je commence à frissonner : les sensations reviennent, je les ai déjà ressenties. L’écart grandit timidement, et quand il faiblit un peu, j’appuie plus fort sur les pédales, avec lui.

SOUS LE CIEL NOIR, UN ARC-EN-CIEL

À l’entrée du circuit d’Imola, le français possède 15 secondes sur le groupe des favoris qui commence à se neutraliser pour les places d’honneur. Alaphilippe va décrocher l’arc-en-ciel ! C’est fait ! J’exulte. Le français triomphe sous un ciel noir et est envahi par l’émotion : il gagne la course de sa vie quelques mois après la disparition de son paternel. Son émotion, je la partage. A propos de partage, j’appelle le mien de paternel, et ce sitôt la ligne d’arrivée franchie. L’on se raconte encore quelques fois la course de nos points de vue respectifs comme pour se pincer afin d’y croire vraiment. Ce n’est pas moi qui porterai l’arc-en-ciel, mais grâce à lui j’ai à nouveau 9 ans. Merci Julian.

Un français aux couleurs de l’arc-en-ciel, une première depuis 1997. @ Crédits Photo : Photo News

*Emprunté à une citation de Jules Renard issue de son Journal : “Arc-en-ciel : écharpe du tonnerre”

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